




Text et photograhies avec l’autorisation du Bibliothèque national francais, gallica.bnf.fr, www.gallica.bnf.fr, compilé par motorracinghistory.com
La Vie au Grand Air, 6e Année, No. 247, 6 juin 1903
ENTRE NOUS – Le Concours de Paris-Madrid
Par suite de l’interdiction de la course Paris-Madrid, dont la première étape seule a pu être effectuée, nous ne pouvons faire un classement logique de ce qu’aurait dû être cette course.
En effet, il est très possible que le premier à Bordeaux ne figure pas à l’arrivée à Madrid, si l’on s’en rapporte aux précédents de Paris-Vienne. De plus, nous ne pouvons fixer un temps, même approximatif, de Paris-Madrid, épreuve en trois étapes avec ravitaillement pris sur le temps de route, en se basant sur le temps de Paris-Bordeaux, étape faite sans ravitaillement par la plupart des concurrents.
Il nous paraît donc préférable de reporter sur une autre épreuve le concours que nous avions élaboré et dont il ne nous est plus permis de donner la réponse satisfaisante.
Si, comme tout le fait prévoir, la coupe Gordon-Bennett se dispute le 2 juillet, nous porterons notre concours sur cette épreuve, sinon sur la première qui se disputera. En agissant ainsi, nous aurons, sans nul doute, la satisfaction de contenter tous nos lecteurs.
Ma Course de Paris-Bordeaux Par Mme Camille Du Gast
Madame du Gast, l’intrépide chauffeuse et la seule femme qui ait eu l’audace de prendre part, le volant en mains, à la course Paris-Madrid, a bien voulu écrire spécialement pour les lecteurs de la Vie au Grand Air l’histoire de sa course. Les impressions de cette femme, qui vient d’étonner le monde sportif par la lutte courageuse qu’elle a soutenue, étaient fort intéressantes à connaître et seront sans nul doute hautement appréciées. Mme du Gast, on le sait, alors qu’elle occupait la cinquième place du classement général, n’a pas craint d’abandonner toutes ses chances à la course pour aller porter plusieurs fois secours aux concurrents victimes d’accidents. Notre photographie la représente dans ta descente de Ste-Maure filant à une allure certainement supérieure à 700 kilométrés à l’heure. Combien de femmes vont frémir en présence d’une telle audace !
C’est dans cette même descente de Ste-Maure que notre confrère du Journal, Rodolphe Darrens, qui prenait également part à la course, a fait une chute heureusement sans gravité et de laquelle il est sorti absolument indemne. Le curieux instantané que nous reproduisons ci-dessus représente notre confrère, riant aux éclats, tout heureux qu’il est de se trouver encore en vie.
***
C’est chose difficile de parler de soi. Pour une femme surtout. On aime peu les femmes qui s’analysent et se racontent, et au fond, je suis de cet avis. Du reste, il vaut toujours mieux agir que conter. Mais pour la nouveauté du fait qui me paraît d’ailleurs bien simple et parce que l’on m’a persuadé qu’il serait intéressant de faire connaître aux chauffeurs, mes camarades en moteur, comment une femme put aller en moins de huit heures de course effective de Paris à Bordeaux, contons donc cette course, et que la brièveté et la sincérité de ce récit soient l’excuse du péché bien féminin d’orgueil.
Je vous demanderai d’abord la permission de résumer ma course en quelques chiffres. Partie de Versailles avec le numéro 29 et juste à quatre heures du matin, je suis tout tranquillement avec mon excellente voiture de Diétrich arrivée à 11 h. 6 m. du matin à Angoulême. Il y avait à ce moment-là 2 h. 20 m. de neutralisation obligatoire, et mes 7 h. 6 m. de marche se réduisent donc à 4 h. 46 m. ce qui pour 420 kilomètres est très satisfaisant et donne une moyenne d’environ go kilomètres à l’heure. Après Angoulême, je me suis arrêtée, comme on le verra, pour soigner ce pauvre Stead et, après trois heures au bout desquelles j’eus la certitude qu’il était désormais entouré de soins éclairés et dévoués j’ai tout tranquillement fini ma promenade, attristée, hélas par la vue de tout ce que je voyais : voitures versées et hommes blessés, et nous arrivâmes à Bordeaux à 5 h. 46 m. du soir.
Ma course, puisque course il y a, est bien simple. Je suis partie et je suis arrivée. Je n’ai eu qu’à conduire et il est vrai qu’aux 120 à l’heure que nous devions atteindre pour faire du 90 de moyenne, c’est une occupation déjà suffisante.
Ne croyez pas d’ailleurs que, pour être femme, on soit frivole. J’avais bien préparé mon épreuve. Je m’étais entraînée à conduire et j’avais fait faire un bon millier de kilomètres à ma voiture, afin d’être sûre d’elle et sûre de moi. Je nous revois encore sur la route de Vierzon, à La Motte-Beuvron, dans l’hôtel des sœurs Tatin, que tous les chauffeurs et tous les chasseurs de la Sologne connaissent bien.
Chaque conducteur de Diétrich était parti de son côté sur la route, et nous nous étions tous donné rendez-vous là. Il n’y eut que Mouter qui vint et nous repartîmes, chacun sur sa voiture, pour Paris ; tout allait bien.
Je nous revois encore maintenant, à Lunéville, dans la cour de l’usine de Diétrich où sont rangées toutes les voitures de course. Chacun travaille à la sienne et à côté de la mienne je vois toujours ce pauvre Loraine-Barrow et ce pauvre Stead, qui me disent : « Vous avez une 35-chevaux, Madame du Gast, vous verrez qu’elle court au moins aussi bien que les 45-chevaux et que vous arriverez peut-être avant nous à Bordeaux. Vous êtes prudente, et il faut être prudent ! »
La veille de la course, ma voiture avait fait un bon millier de kilomètres, et je jugeai inutile de la tracasser davantage. On démonta et l’on roda les soupapes, et j’attendis, sans impatience, le jour du départ.
Il y avait un monde fou à Versailles, où nous étions partis dans la soirée, et ma seule crainte était que l’un de ces enthousiastes ne causât quelque accident en se jetant sous nos roues, et je revois encore la route de Saint-Cyr toute blanche, les gens qui m’entourent, qui me saluent et qui me font une petite ovation. Quelques amies viennent me serrer la main au départ et me recommandent d’être prudente. Mon Dieu, ce que je fais me paraît pourtant tout simple et tout naturel. Ma voiture est bien en main. Je la sens qui m’obéit, et il faut bien qu’elle obéisse. On chuchote autour de moi.


Patience ! il faudra bien que la voiture me mène où je veux et comme je veux. C’est mon tour maintenant. J’ai rabattu les deux oreillères de ma casquette et me voilà parée pour la lutte, défendue du vent et de la poussière.
En avant !
Dans un grondement sourd de mon brave moteur, nous voilà partis entre deux haies de monde ; avec prudence, sur la route mauvaise où nous sautons terriblement. Ce fut, du reste, quelque chose d’effrayant, ce départ, et avec une régularité splendide, nous nous voyions sur la route au loin aussitôt que l’un ou l’autre prenait quelque avance.
Mes souvenirs se brouillent d’ailleurs un peu. Cette route que je connais bien est métamorphosée. Avec tous ces concurrents, ce monde, ces contrôles, ces cyclistes qui nous pilotent dans les villes, toutes ces villes se ressemblent et une seule impression persiste désormais : comme il fait chaud !
A Chartres, j’ai dépassé le baron de Caters et j’ai été dépassée par une autre Mercédès en pleine vitesse : c’est Hiéronymus, le vainqueur de la Turbie. A Châteaudun, nous avons passé René de Knvff et Hiéronymus et me voilà déjà huitième ayant gagné neuf rangs en 120 kilomètres.
Mais la chaleur gagne de plus en plus. A l’arrêt, on suffoque, bien qu’il ne soit que 6 heures du matin. Qu’allons-nous devenir tout à l’heure ?
Nous voilà filant à toute allure sur la splendide route de Tours, à travers les difficiles passages à niveau de Cloyes et les dos d’âne que nous prenons quelquefois un peu vite.
Bah ! soyons prudents, mais ne soyons pas lâches.
En avant :
Je suis toujours huitième à Vendôme, où nous attendons près de la curieuse porte gothique de sortie. Il y a devant moi Louis Renault, Jarrott, Werner que nous allons passer en panne, Théry, ce pauvre Stead, l’infortuné Tourand et Baras, et la route continue, et la chaleur augmente sans cesse. A un contrôle, c’est à Poitiers, je crois, où je passe toujours huitième, rejointe par Farman, Jenatzy et ce pauvre Marcel Renault dont je vais voir tout à l’heure la voiture culbutée, je sens que je vais me trouver mal au milieu de cette foule.
En arrivant, en effet, à la Combe du Loup, je vois un triste spectacle : la voiture de Stead renversée et Stead que l’on vient de retirer de dessous sa voiture et qui pousse des cris lamentables. Nous nous arrêtons et nous donnons à Stead les soins nécessaires. Il est très touché à l’épaule et aux reins, et il veut d’abord aller à Bordeaux. Je lui offre de le prendre et on essaie de lui faire un lit avec des planches. Nous télégraphions à sa femme et nous restons près de lui, bien qu’il nous supplie départir. Il a un mot admirable en cette circonstance : « Partez, dit-il, Madame du Gast, partez, vous faites une course splendide, ne la gâtez pas pour moi. » Et il ajoute mélancolique : « Vous vous rappelez ce que je vous disais à Lunéville, que les 35-chevaux arriveraient avant les 45 ! »
Malgré tout, nous refusons de le quitter; une femme, conduisît-elle à 120 à l’heure, doit toujours s’arrêter pour soigner ceux qui souffrent, et il souffre, le pauvre Stead.
Et c’est l’arrivée enfin, l’arrivée attristée où l’on n’ose plus se réjouir ni s’égayer. Ah ! la triste course que ma fin de course, et comme nous étions joyeux en partant et comme au fond de toute espérance humaine même réalisée, la réalité mêle je ne sais quelle amertume et quelle rancœur ?
Camille du Gast.
Explication des photos.
Page 358.
Rodolphe Darzens, du Journal, contemple les débris de sa voiture brisée dans la côte de Sainte-Maure. – Toutes les chutes ne sont heureusement pas mortelles. Témoin notre confrère Darzens qui tombé à 120 à l’heure, et, sans blessure, se tord de rire à l’idée qu’il n’est pas mort. – L’embarquement des voitures de Darzens et de Werner à Sainte-Maure.
Page 359.
MARCEL RENAULT, QUELQUES KILOMÈTRES AVANT LA TERRIBLE CHUTE OU IL TROUVA LA MORT (Cliché pris avec l’appareil Sigriste au 1/2500 de seconde).
Page 360.
Mme du Gast descendant à 100 kilomètres la côte de Sainte-Maure.
On remarquera qu’à l’inverse, des autres concurrents qui ont coutume de se tenir penchés, l’intrépide chauffeuse conduit le buste rigide. Se serait-ce pas l’effet du corset droit ? (Cliché pris avec l’appareil Sigriste au 1/2500 de seconde. – Voiture de Diétrich, pneumatiques Continental.)
Page 361.
LES AUTOMOBILES DE COURSE A BORDEAUX
Pendant que les conducteurs se rafraîchissent, les agents gardent consciencieusement les voitures.
Les voitures de Dion gardées par les agents à l’intérieur de la propriété Journal.
Le défilé des monstres de course devant le Monument des Girondins. – Il n’est pas jusqu’aux motocyclettes qu’il a fallu mener à la main ; et, pour plus de prudence, on leur avait retiré leur courroie de transmission. – Une cent-chevaux piteusement tirée par un simple fiacre se dirige vers la gare. Elle rentrera à Paris moins vite qu’elle n’est venue.
Page 362.
Un tour de force photographique ** Du 140 à l’heure !
LOUIS RENAULT – LORAINE-BARROW – STEAD – JARROTT – WARDEN – BUCQUET – SALLERON
Bien que huit jours déjà nous séparent de la course Paris-Madrid, nous sommes certains d’intéresser nos lecteurs en leur donnant cette série de photographies représentant quelques concurrents descendant la côte de Sainte-Maure, à un moment où leur vitesse variait entre 120 et 140 à l’heure. Ces épreuves qui donnent une extraordinaire impression de vitesse produite par la déformation apparente des roues, sont dues à l’amabilité de M. Sigriste. Elles ont été prises par lui, avec l’appareil dont il est l’inventeur, avec une rapidité de 1/2500 de seconde.
Page 373.
Les Pneus CONTINENTAL dans la Course Paris-Madrid
Supplément à La Vie au Grand Air du 3 juin ‚901. – (Clichés pris sur des voitures EN MARCHE.)
M : KOBLER SUR VOITURE MERCÉDES MUNIE DE GROS PNEUS ‚CONTINENTAL (photographie prise aux environs de Tours en pleine vitesse). (Cliché Sigriste.).
M. MAURICE FARMAN, SUR VOITURE PANHARD-LEVASSOR, MUNIE DE GROS
PNEUS CONTINENTAL (photographie prise aux environs de Tours en pleine vitesse).
M. STEAD, SUR VOITURE DE DIÉTRICH, MUNIE DE GROS PNEUS CONTINENTAL AU CONTROLE DE TOURS. (Cliché Sigriste.)
M. ROUGIER. SUR VOITURE TURCAT MÉRY, MUNIE DE GROS PNEUS CONTINENTAL
(Photographie prise aux environs de Tours en pleine vitesse). (Cliché Sigriste.)
M. THÉRY, SUR VOITURE DECAUVILLE, MUNIE DE GROS PNEUS CONTINENTAL (photographie prise aux environs de Tours en pleine vitesse),
M. JARROTT, SUR VOI.URE DE DIÉTRICH, MUNIE DE GROS PNEUS CONTINENTAL, À L’ARRIVÉE A BORDEAUX. 3e DES GROSSES VOITURES.
La COUPE d’ARENBERQ a été gagnée par, M. Rigolly, sur sa voiture de 110 chevaux Gobron-Brillé, munie de GROS PNEUS CONTINENTAL.
De l’EQUIPE VICTORIEUSE de 7 voitures légères ou voiturettes Ader, CINQ étaient munies de GROS PNEUS CONTINENTAL
* Épreuves prises avec l’appareil Sigriste, entre Tours et Poitiers, les voitures marchant en pleine vitesse comme l’indique la déformation apparente des roues. »





